En
préambule de l’analyse la plus objective que possible sur
l’attentat dit du Petit-Clamart, nom de code « opération
Charlotte Corday » (source : livre de
Lajos Marton) voici pour le
moment, un peu « en vrac » les éléments qui
plaident,
* les uns en faveur
du baroud d’honneur, action qui eût été purement vengeresse
sans fondement politique sérieux ;
* les autres en faveur du
complot d’envergure, action s’inscrivant dans un plan
de renversement du pouvoir en place qui avait de vraies chances de
réussir.
Les prochains articles
s’attacheront à reconstituer le déroulement des faits, à
partir d’une synthèse des diverses sources actuellement
disponibles.
1.
La thèse
du baroud d’honneur
L’opération Charlotte
Corday s’est
déroulée le 22 août 1962, en deux temps et deux
lieux :
- Le matin à
Paris, entre Alésia et les Invalides, le cortège présidentiel
allant dans le sens Villacoublay vers Elysée ; tentative
avortée ;
- le soir à
Clamart, dans le sens inverse ; tentative effective mais sans
succès.
- De Gaulle,
sorti indemne de sa DS noire, aurait dit « Cette
fois, c’était tangent. » avant d’ajouter avec sa
morgue coutumière : « Ces gens tirent comme des
cochons. » D’autres ont parlé des conjurés comme
d’une bande de « pieds nickelés ».
- Non contents
que le général ait pour la nième fois échappé à un attentat, les
détracteurs de ses opposants ont paradoxalement mis l’accent
sur deux aspects contradictoires :
- pour justifier
la sévérité de la Cour Militaire de Justice, l’on a insisté
sur la violence du dispositif et qualifié les membres du commando
de dangereux tueurs ;
- mais pour
railler les mêmes hommes, l’on a souligné les faiblesses du
dispositif, cherchant à prouver que la thèse d’un vrai
complot était aussi fantaisiste que l’attentat
lui-même.
Voici donc, et les lecteurs
voudront bien excuser le caractère quelque peu désordonné et non
exhaustif de mes propos à ce stade de mon analyse, ce qu’on
peut retenir des indices avancés pour étayer la thèse du baroud
d’honneur :
1.1
Matin
du 22 août :
1.1.1
le remplacement in extremis de
Constantin, (lequel
pris de peur, a prétexté d’une indisposition
passagère) par le jeune Magade. Ce jeune algérois avait certes la
caution de Prévost, ex-parachutiste chevronné
ayant sauté sur Dien Ben Phu. Mais il s’agissait d’un
homme de 20 ans d’âge, 2eme classe dans l’Armée de
l’Air, dont il avait déserté quelques six mois plus tôt.
Selon l’auteur Georges Fleury, Magade aurait lutté au sein
des commandos Delta, mais cela n’est attesté nulle part
ailleurs, notamment dans les minutes du procès. La facilité avec
laquelle Magade s’est mis à table, semble indiquer que cet
élément avait une faible expérience de la clandestinité et un
tempérament peu solide
1.1.2
la mise au volant du troisième véhicule,
l’utilitaire 403, du même Magade. Contrairement à Louis de Condé, certes chef de
voiture (La Tocnaye qui ne
l’était pas moins pilotait l’ID
bleue), Magade ne
connaissait pas Paris. Dans le quartier relativement complexe situé
entre la porte de Chatillon et l’avenue du Maine, le jeune
algérois s’est trompé à un moment, ce qui a provoqué un
retard suffisant pour manquer le cortège présidentiel
(nom de
code « Jacqueline ») : parvenu au point ultime du parcours
prévu, bd des Invalides au niveau de l’avenue de Tourville,
le commando devra repartir bredouille, un guetteur étant venu
annoncer que « Jacqueline » était déjà
passée.
1.2
Dans l’attente du soir
De Gaulle devait repartir de
l’Elysée vers 19h, une fois achevé le Conseil des ministres
programmé ce jour.
Pour rejoindre la base de
Villacoublay, le cortège devait passer soit par la forêt de Meudon,
soit par la route de la Libération menant de la Porte de Chatillon
au carrefour du Petit-Clamart.
Les conjurés attendirent pour
la plupart dans un appartement idéalement situé entre les deux
itinéraires possibles. A ce stade du complot, deux faiblesses
peuvent être soulignées :
1.21
avoir choisi le domicile de la sœur
d’un des conjurés, Pascal
Bertin (âgé comme
Magade, Ducasse et Naudin de tout juste 20 ans), ne fut-ce pas une forte imprudence ?
Les témoignages permettront de remonter facilement à la
propriétaire, Monique Bertin et d’elle à son frère, connu
pour ses opinions ;
1.22
durant les heures passées dans
cette planque provisoire, les conjurés auraient passé
l’essentiel de leur temps à jouer aux cartes. N’y
avait-il pas mieux à faire ? Comme de vérifier méticuleusement
chacune des armes et chacune des munitions ? Ainsi les deux
incidents de tir survenus dans l’ID bleue conduite par La
Tocnaye auraient pu être évités, tout comme l’hésitation de
Marton pour armer son PM, un modèle qu’il n’avait
jamais utilisé ;
1.23
enfin, le choix de l’ID bleu
pour l’attentat aurait pu être annulé au profit de la DS
ivoire prévue pour le repli. Pour optimiser les chances de réussite
de l’embuscade, priorité aurait pu en effet être donnée aux
véhicules d’offensive. Or l’ID bleue
marchait mal, ce que La Tocnaye a pu réaliser dès le matin et cela
a eu un effet nettement négatif au moment de l’attentat,
puisque « Jacqueline » n’a pu être bloquée après
avoir échappé au tir d’arrêt de
l’estafette.
1.3
A l’annonce du
cortège
L’itinéraire de
« Jacqueline » - celui de l’avenue de la Libération
- fut connu tardivement et Bastien vint prévenir ses hommes vers
19h45 d’aller se placer en embuscade.
Aucun temps ne fut perdu à ce
stade et les trois véhicules d’assaut ainsi que la Simca 1000
de Bastien allèrent se poster exactement aux positions
prévues.
Tout était en ordre à 20h,
alors que « Jacqueline » approchait, ayant déjà à ce
moment franchi la porte de Chatillon.
1.3.1
premère erreur : la position de la camionnette
403 : placée trop près du lieu du signal, elle ne
pouvait appuyer le feu de l’estafette en cas de problème et
problème il y eut ;
1.3.2
le signal de déclenchement du
feu. Il faisait
entre chien et loup, sous un ciel gris et pluvieux.
Soucieux avant tout de discrétion, Bastien opta pour le signal le
plus sobre, en levant son journal dès qu’il aperçut le
cortège. D’aucuns ont prétendu que ce fut là une erreur
d’appréciation de sa part : Bernier,
depuis l’estafette, n’a rien vu et c’est Varga,
sorti pour uriner sur le bas côté, qui a crié en voyant arriver à
toute allure les DS et les motos de
« Jacqueline ». 230
précieux mètres furent ainsi perdus, soit entre 9 et 10 secondes,
soit 6 chargeurs de 20 balles de FM ;
1.3.3
selon le livre de La Tocnaye,
Bernier n’est pas en cause et il aurait exprimé sa crainte de
ne pas apercevoir le signe de Bastien ; mais selon
l’instruction, alors que Bernier disposait de jumelles
précisément destinées à surmonter un éventuel manque de visibilité,
il a en négligé l’usage.
1.3.4
L’orientation des
tirs : les
vingt cartouches du chargeur vidé par Sari en tir axial et frontal
étaient orientées vers le bas : comment pouvait-il espérer en
une seule rafale visant les roues, stopper la DS du
président ? Le tireur d’élite qu’était Sari
aurait-il eu une difficulté pour viser le pare-brise, côté
chauffeur, ce qui aurait probablement permis de tuer le chauffeur
ou du moins de le rendre incapable de continuer à conduire ;
Georges Fleury prétend dans son livre sur le Petit-Clamart, que
Sari et Buisines auraient reçu l’ordre de viser les pneus. La
Tocnaye pour sa part, affirme qu’il aurait donné un ordre
imprécis, pneus ou pare-brise, le tout étant de stopper la DS du
"Guide" ; autre information à cet égard, venant de Gilbert Labatie,
(auteur
d’un ouvrage sur son ami de jeunesse
Bastien) : ayant eu
un pneu avant éclaté dans un virage, il a pu maintenir le cap de sa
voiture, information qu’il aurait communiquée à
Bastien. Par ailleurs, les différents essais effectués
par les conjurés auraient pu permettre (mais l’ont-ils
fait ?) de réaliser à quel point une DS, pneus alvéolés ou
pas, possède de par sa suspension et la qualité de sa direction,
une aptitude remarquable à continuer à rouler à peu près droit avec
des pneus crevés. Dans ces conditions, était-il raisonnable de
miser sur un arrêt du cortège par le seul fait d’un feu
dirigé vers les roues ?
1.3.5
Les tirs depuis l’estafette, une fois le
convoi passé :
deux PM et le FM de Sari ont visé l’arrière du convoi.
Pourquoi n’avoir pas délibérément visé et abattu les motards,
éliminant ainsi un élément de défense du cortège, avant de viser la
lunette arrière de la DS des barbouzes ? Cela aurait facilité
la manœuvre de réserve qu’était le blocage du cortège
par l’ID bleue du groupe de La
Tocnaye ;
1.3.6
L’action de l’ID
bleue : pas
assez nerveuse parce que marchant mal , elle n’a pas eu
le temps de couper la route des deux DS ; en
outre Wattin n’a pu tiré qu’une rafale,
son PM ayant connu un incident de tir et Prévost, depuis la
banquette arrière a également été privé de tir pour la même raison.
Deux incidents au même moment dans le même véhicule, cela est
beaucoup.
1.4
En amont du 22
août
1.4.1
Le vol des armes du commando par des hommes de
Mission III
Selon Georges Fleury, Sari
aurait repéré cette action de sabotage, aurait identifié les
responsables et aurait suggéré à Bastien de les
éliminer.
Ce dernier, soucieux de
ménager des vies, aurait refusé. Etait-ce une attitude digne
d’un groupe d’action en situation de
clandestinité ?
1.4.2
Le supposé colonel et son ami, qui ont déserté
le complot après avoir prêté
serment ?
Là encore
Bastien a refusé de les faire sinon exécuter, du moins enlever et
séquestrer jusqu’au succès de l’opération. En
s’abstenant d’une telle mesure, il faisait prendre un
gros risque au complot et à l’équipe.
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